Le Rosaire comme moyen de contemplation et instrument de prédication prophétique

18 January 2008

 Rome, le 1er janvier 2008

Fête de Marie, Mère de Dieu

Journée Mondiale de la Paix

Chers frères et sœurs,

Dans quelques jours, à la fête de l’Épiphanie, s’achèvera l’année jubilaire d’action de grâce au Seigneur pour les 800 ans de vie de nos moniales de l’Ordre. Une année riche de grandes bénédictions, qui ont touché non seulement tout l’Ordre mais plus largement l’Église. J’ai été ravi de toutes les initiatives si créatives lancées par nos moniales. On a publié des livres, écrit des hymnes, entrepris de nouvelles recherches sur les fondations originelles, renouvelé la prière contemplative, et ça n’est pas fini ! En vérité, l’ensemble de l’Ordre en est venu à mieux se rendre compte que les moniales sont au cœur de l’Ordre et que le fondement de notre prédication est rien moins que la profonde contemplation de notre foi. Je crois que le renouvellement de la vie de nos moniales est directement lié à celui de l’Ordre tout entier.

Alors que cette année de jubilé touche à sa fin, nous allons ouvrir une neuvaine d’années, culminant avec le jubilé de 2016 : les 800 ans de la confirmation papale de l’Ordre des Prêcheurs. Durant notre récent chapitre général à Bogota, les capitulaires ont demandé que nous mettions à profit la décennie qui sépare ces deux jubilés (2006-2016) pour entamer un sérieux renouvellement de notre vie et de notre mission de prêcheurs (cf. Actes du chapitre général de Bogota, n° 51). Aussi voudrais-je inviter chaque entité, ainsi que chaque communauté, et chaque membre de l’Ordre individuellement, à commencer ce long processus de renouvellement à travers la réflexion, les décisions et les actes liés à tout notre mode de vie comme prêcheurs de l’Évangile.

Afin de concentrer notre attention sur un même centre d’intérêt pour l’année qui s’ouvre, je propose que nous commencions par renouveler notre mode de vie de prêcheurs en redécouvrant le Rosaire comme moyen de contemplation et instrument de prédication prophétique. De bien des manières, le Rosaire en tant que contribution exclusivement dominicaine à la vie de l’Église nous a un peu échappé. Et pourtant, en même temps, le Rosaire demeure très vivant dans l’Ordre. Par cette lettre, j’aimerais proposer une simple méditation sur le Rosaire, du point de vue de la mémoire, de la réflexion théologique, et de la religiosité populaire.

1. La mémoire

Permettez-moi d’évoquer quelques souvenirs personnels dont j’espère qu’ils susciteront les vôtres. Les souvenirs sont importants pour façonner notre identité, donner chair et sang à nos idées et nous permettre de revivre et réinterpréter des moments cruciaux de notre vie.

Ma première réminiscence du Rosaire remonte à mes jeunes années au collège Champagnat des frères maristes à Buenos Aires, avec le premier chapelet que j’ai tenu dans mes mains. Les frères nous insufflaient un véritable amour de Marie en mère qui aime de manière inconditionnelle et intercède pour ses enfants bien-aimés, la Marie de l’évangile selon saint Jean. Bien sûr, nous avions le mois de Marie avec des processions, le rosaire, les litanies. Jeune homme, je portais déjà dans ma poche un « dizenier ». La répétition des « Notre Père », « Je vous salue Marie » et « Gloire au Père » a profondément ancré cette prière dans ma vie.

Aujourd’hui encore, j’aime particulièrement prier le Rosaire en marchant. Cette prière m’accompagne d’un paysage à l’autre, sur la route ou en ville. C’est la « contemplation de la rue » dont parlait le fr. Vincent de Couesnongle. Peu à peu elle marque le rythme de mes pas, me donnant prise sur le monde en constante transformation. Elle me permet de donner âme, vie, cœur à la ville ou au lieu que je ne fais que traverser, aux rencontres qui m’attendent, avec leurs joies et leurs espoirs, leurs lumières et leurs ombres.

Récemment, durant l’un des jours de notre retraite, le conseil généralice a réfléchi au mystère de la mort. Un des frères a décrit comment les frères mourants réclament presque toujours leur rosaire, même si parfois c’est juste pour le tenir en main. Je me souviens du film « Batismo de Sangue », (« baptême de sang ») qui raconte l’histoire de nos frères brésiliens torturés dans les années 70 sous la dictature de Medici. Notre frère Tito de Alencar, au moment où on le traîne hors du couvent, crie à un frère d’aller lui chercher son rosaire. Quel sens cela avait-il pour lui dans ce moment de terreur ?

Quels souvenirs associez-vous au Rosaire ? Quel est le sens de cette mémoire pour vous ? Pour moi ? Que peut nous en dire notre étude, notre réflexion théologique ?

2. La réflexion théologique

Je crois que ces souvenirs nous parlent de la proximité de Dieu. Le mystère de l’Incarnation ne concerne pas seulement la naissance du Seigneur dans un passé millénaire, mais l’incarnation de la grâce, ou la naissance de Dieu dans notre propre vie quotidienne. Jésus est vivant et Son Esprit continue de guérir, d’enseigner, de pardonner, de consoler et de nous stimuler. Loin d’être une abstraction vide, cela se manifeste dans les images associées aux mystères du Rosaire. La connaissance de l’incarnation se développe à mesure que l’on laisse ces images entrecroiser les préoccupations de notre vie quotidienne. Ainsi le Rosaire est-il profondément lié à l’Incarnation, il est biblique, christocentrique et contemporain.

Bien évidemment, le Rosaire est marial. Mais clarifions un peu ce que cela signifie. En Marie, le divin s’unit à l’humain ; la créature ne fait plus qu’un avec le Créateur. En Marie, nous reconnaissons à la fois notre identité et notre destinée. Nous voyons cette sainte communion de Dieu-avec-nous et Dieu-en-nous. Nous réalisons que notre Dieu est Dieu-pour-nous – rédempteur et sauveur, sanctificateur et glorificateur.

En fait, Marie est une figure centrale dans notre vie de foi. Certes, nous pouvons la considérer Fille du Père, Mère du Fils, et Épouse du Saint-Esprit, mais nous devons aussi voir en elle une croyante dans la vallée des ténèbres, une croyante qui espère lorsqu’elle est confrontée à une situation de désespoir. On peut penser à elle comme à une protectrice des femmes enceintes qui donnent le jour dans la pauvreté, une patronne de ceux qui émigrent vers des terres étrangères pour pouvoir survivre, une mère qui veille au chevet de son enfant quand celui-ci est arrêté, torturé, tué. Enfin, à travers tout cela nous pouvons voir le triomphe de sa foi, de son espérance, de son amour. Le pape Jean-Paul II nous invitait à contempler le visage du Christ avec les yeux de Marie.

Qu’est-ce que cela veut dire pour nous ? En tant que Maître de l’Ordre, je suis un missionnaire soutenant ses frères et sœurs dispersés de par le monde. J’écoute leur histoire et observe leur situation. Je revois les visages de familles chrétiennes grièvement blessées à Bahawalpure au Pakistan en 2001 ; les voisins de nos sœurs dans les quartiers les plus misérables de Kinshasa au Congo ; les enfants qui nous suivaient au Cameroun ; ceux de la Place de la Guerre Civile à Campodos (Tibú) en Colombie ; les familles pêchant dans des canots au large de Gizo dans les Îles Salomon ou sur la rivière Urubamba dans l’Amazonie péruvienne… Ces images accompagnent les mystères, et le Rosaire devient ainsi ma propre intercession, avec celle de Marie, tandis que je dépose aux pieds de Jésus tous les blessés.

Notre monde semble perpétuellement écartelé par la guerre. Je songe tout d’abord à l’Irak déchiré et bien sûr juste après il y a la continuelle effusion de sang entre Israéliens et Palestiniens. Le XXe siècle a été un siècle de guerres et de dévastations à travers la planète. Aux pires moments, les gens se sont tournés vers le Rosaire en priant pour la paix. D’ailleurs, n’était-ce pas là le point central des dévotions de Fatima, pour la conversion de la Russie, et n’invoque-t-on pas Marie comme Reine de la Paix ? En même temps, ne minimisons pas ces guerres froides qui peuvent se dérouler au sein des familles, des communautés, dans notre cœur même et dans notre âme. Le Rosaire ne pourrait-il nous conduire à la paix ? Cette année, nous fêterons aussi le cinquantième anniversaire de l’octroi du Prix Nobel de la Paix à notre frère belge Dominique Pire, parce qu’il avait établi des « îles de paix ». Peut-être trouva-t-il l’inspiration de ce projet dans ses méditations en priant son Rosaire pour la paix.

Les mots des prières accompagnant mes méditations parlent du règne de Dieu, de pain quotidien, d’être délivré du mal, ils parlent du fruit des entrailles, ils parlent des pécheurs et de l’heure de la mort. Le règne de Dieu est justice et paix. La volonté de Dieu ne coïncide pas avec ceux qui foulent aux pieds les plus faibles. Le pain doit être partagé. Le pardon accordé. Le fruit béni des entrailles des femmes est sacré. Oui, le Rosaire – les paroles des Écritures comme notre méditation vivante – est une prière prophétique autant que contemplative ; une prière qui tout à la fois annonce et dénonce, une prière qui console et transforme. Les mots qui glorifient la Trinité nous invitent à vivre en communauté, sans soumission, une communauté où chaque personne soit totalement ouverte et disponible à l’Autre. Oui, « la volonté de Dieu » sera faite : c’est pourquoi nous ne perdons jamais espoir. Notre prédication est remplie d’espérance parce que « ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé, ce que nos mains ont touché du Verbe de vie », c’est là notre sujet (cf. 1 Jn 1). En vivant dans la compagnie de Jésus, comme ce fut le cas pour Marie, nous devenons le disciple et l’apôtre dont le monde a besoin et que Dieu désire.

3. La pratique religieuse populaire

Après Vatican II on a eu tendance à minimiser l’importance de la « religiosité populaire ». À juste titre, on insistait sur l’étude biblique et une participation liturgique plus importante. Mais ce faisant, on minimisait aussi les expressions populaires qui permettaient davantage au sentiment religieux de se manifester : par exemple, la bénédiction, les processions, les pèlerinage aux sanctuaires, la dévotion du Rosaire, etc. Aujourd’hui, forts d’une expérience de quarante ans, nous constatons que les jeunes comme les moins jeunes ont besoin de ces expressions pour « raviver le don spirituel que Dieu a déposé en [nous] » (2 Tm 1, 6).

Ce type de religiosité populaire continue de s’affirmer dans les grands sanctuaires mariaux partout dans le monde. Cette année nous fêtons les 150 ans de Lourdes (France) et les 90 ans de Fatima (Portugal), justement deux sanctuaires qui attirent littéralement des millions de personnes chaque année. On peut aussi penser à Guadalupe (Mexique), Czestochowa (Pologne), Knock (Irlande), Chiquinquira (Colombie), Coromoto (Venezuela), Lujan (Argentine), Manaoja (Philippines), et ainsi de suite. Presque tous les pays ont leur sanctuaire national à Notre-Dame, rassemblant dans ses bras maternels les fidèles venus de toutes parts.

On voit encore des médailles de saint Christophe dans les voitures, ainsi que des chapelets pendus aux rétroviseurs, de petits autels dans les maisons, des statues dans les jardins. Le rituel des Cendres au début du Carême et celui des Rameaux au début de la Semaine Sainte nous en disent long sur les désirs et les sentiments religieux des gens. Ce sont des rituels qui introduisent un certain ordre, une stabilité, un certain rythme et une dimension d’incarnation dans la vie des gens, leur permettant de vivre des moments religieux plus intenses. Et nous, Dominicains, pouvons-nous retrouver cette religiosité populaire touchant quelque chose qui nous appartient en propre : le Rosaire ?

J’ai découvert que le Rosaire est vraiment une prière universellement chérie. Que ce soit en Italie ou en Ukraine, au Mexique ou aux USA, aux Philippines ou au Viêt-Nam, au Kenya ou au Nigeria, le Rosaire est présent, c’est une prière pratiquée et aimée. Je pense qu’une des raisons de cet attachement est qu’il s’agit d’une réalité tangible en même temps que d’une prière. Presque tous les catholiques ont un chapelet. On l’offre en cadeau. C’est un rituel, qu’on le récite seul ou bien en groupe. C’est un objet qu’on peut toucher, tenir, et même serrer dans les moments difficiles de notre vie ; c’est presque tenir les mains de Marie en personne. On nous glisse un chapelet entre les doigts « à l’heure de notre mort » et ensuite lorsqu’on nous enterre. Les prières qui composent le Rosaire sont des résumés de notre foi. Apprendre ces prières est comme apprendre à parler ; c’est le commencement de notre vie de prière ; et c’est aussi certainement la fin de notre vie de prière – « que ta volonté soit faite » « maintenant et à l’heure de notre mort ». On nous offre un chapelet dans notre jeunesse, nous recevons un rosaire en prenant l’habit, et on nous enterre un chapelet à nos côtés.

Conclusion

J’ai souhaité partager avec vous ces quelques réflexions, que j’espère simples et profondes à la fois, peut-être plutôt une méditation, et comme des échos du fond de mon cœur. Au chapitre général de Bogota, j’ai eu le privilège de nommer le frère Louis-Marie Ariño-Durand, de la province de Toulouse, Promoteur général du Rosaire. Il a conçu un vaste site internet auquel il continue de travailler et qui pourra vous être utile tout au long de cette année. En retour, je vous prie de l’aider à développer ce site en répondant à ses demandes. Ensemble nous pouvons mettre au point un site qui profitera à l’Église entière.

Puisque nous ouvrons une neuvaine d’années en préparation de l’anniversaire de 2016, pourquoi ne pas prendre cette première période, qui va de l’épiphanie 2008 à l’épiphanie 2009, comme une année de redécouverte du Rosaire dans notre vie personnelle, dans notre vie communautaire, et dans le renouvellement de notre prédication qui est à la fois contemplative et prophétique ? Pouvons-nous contribuer à remodeler la religiosité du peuple chrétien en relançant des neuvaines, des missions, des processions, des sanctuaires du Rosaire ? Pouvons-nous contempler notre Maître avec les yeux du parfait disciple ? Regarder le Fils avec les yeux de la Mère ? Voir à quel point notre monde a profondément besoin d’être transformé par l’Évangile ? Saurons-nous vivre et prêcher passionnément, avec la créativité de Dieu le Père et de Marie la Mère du Fils bien-aimé ?

Je me réjouis d’avoir eu l’opportunité de vous faire partager ces quelques réflexions. Dans les mois à venir, le conseil généralice définira les grandes lignes des différents thèmes et étapes qui guideront les prochaines années du renouvellement en cours dans notre vie et notre mission. Je prie les prieurs provinciaux et les vicaires généraux, les prieures, et les présidents de nos fraternités laïques de bien vouloir assurer la diffusion de cette lettre auprès des membres de leurs entités, communautés, groupes respectifs. Soyez assurés que tout au long de cette nouvelle année, vous serez souvent présents dans mes pensées et mes prières. À mon tour, je compte sur les vôtres.

Chers frères et sœurs, parcourons ensemble ce chemin du renouveau ! Mettons-nous en route avec la même confiance que Dominique avait en Marie, Mère de Dieu.

Votre frère en saint Dominique,

Fr. Carlos A. Azpiroz Costa OP

Maître de l’Ordre